Texte Achronique
Je ne suis pas une marque
Original opinion column written for this course
[1] L'autre jour, une de mes étudiantes de cégep m'a demandé, très sérieusement, si elle devait « travailler son image » avant de s'inscrire à l'université. Elle n'avait pas dix-huit ans. Elle ne parlait ni de ses notes ni de ses lectures, mais de la cohérence de ses publications, de sa « palette de couleurs » et de la « niche » qu'elle devait occuper. J'ai souri, puis j'ai eu un léger vertige : à son âge, je ne connaissais le mot « niche » que pour les chiens.
[2] On répète aux jeunes qu'ils doivent devenir des marques. Des conférenciers payés à prix d'or viennent leur expliquer, diapositives à l'appui, qu'un recruteur consultera leurs comptes avant leur CV et qu'une photo mal choisie peut ruiner une carrière. Le message est clair : chacun serait désormais une petite entreprise, avec son logo, son slogan et ses clients à séduire.
[3] Je ne nie pas que l'image compte. Je mentirais si je prétendais n'avoir jamais retouché une photo de profil. Mais une marque a une particularité qui devrait nous inquiéter : elle ne doit jamais changer sans raison commerciale. Le jour où une boisson gazeuse modifie sa recette, les consommateurs s'indignent. Or, à dix-sept ans, changer de recette, c'est précisément le travail qu'on attend de vous.
[4] Je repense à mes propres revirements. J'ai voulu être vétérinaire, puis comédienne, puis rien du tout pendant un hiver entier. J'ai défendu avec passion des idées que je trouve aujourd'hui gênantes. Si chacune de ces versions de moi avait été archivée, commentée et notée, aurais-je osé les abandonner ? J'en doute. Ce n'est pas tant le regard des autres qui fige une identité que la trace qu'on en garde.
[5] Mes étudiants, eux, connaissent ce piège mieux que moi. Plusieurs m'ont confié tenir deux comptes : un compte « officiel », soigné, présentable, et un autre, réservé à une poignée d'amis, où ils publient des photos floues, des blagues ratées, des doutes. Ils appellent ce second compte, avec une ironie qui me fait mal au cœur, leur « vrai » compte. Comme si la vérité avait besoin d'une porte dérobée.
[6] On me dira que je dramatise et que les adolescents ont toujours joué des rôles. C'est vrai. Au secondaire, je portais un manteau noir trop grand pour avoir l'air mystérieuse. Mais ce rôle-là, je pouvais l'enlever en rentrant chez moi, et personne n'en conservait la preuve. La différence n'est pas dans le jeu ; elle est dans la scène, devenue permanente.
[7] Alors, qu'ai-je répondu à mon étudiante ? Que les universités, à ma connaissance, choisissent encore leurs candidats sur leurs dossiers et non sur leurs filtres. Et surtout, qu'elle avait le droit d'être incohérente. Qu'une personne n'est pas un produit fini mais un brouillon, avec des ratures, des flèches dans la marge et des paragraphes entiers qu'on finit par barrer.
[8] Elle m'a regardée comme si je venais de lui proposer de sortir sans téléphone. Puis elle a demandé : « Et ça, je peux le publier ? » Je n'ai pas su quoi répondre.